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Le principe du cycliste

troll-imadeWEB-1« Toute politique, quelle que soit l’idéologie sur laquelle elle repose, est mensongère si elle ne reconnaît pas que le plein-emploi pour tous est devenu impossible et que le travail salarié ne peut plus constituer l’axe central de la vie, ni même l’activité principale de chacun.» (André Gorz, philosophe social)

Présent comme passé démontrent que l’analyse d’André Gorz est à l’évidence fondée et solide. Avec le concept de monnaie-hélicoptère récemment mis en circulation par la BCE, le roi est définitivement nu aux yeux de tous, et l’extrapolation d’André Gorz se voit confirmée : «Un jour, le capitalisme devra s’acheter ses clients en distribuant gratuitement des moyens de paiement. »

On commence à comprendre que ce n’est pas l’employeur qui fournit le travail rémunéré, mais le consommateur, car celui-ci crée du travail rémunéré, tandis que l’employeur ne le fait que s’il ne peut l’éviter.

Mais pour cela, il ne serait pas nécessaire de distribuer de la monnaie-hélicoptère, il suffirait que les sociétés cessent de prélever des taxes même sur le minimum d’existence, c’est-à-dire sur ce qui est strictement nécessaire à la survie physique. D’une société qui se montre prête à prélever des taxes même sur le manque, il ne faut toutefois pas attendre qu’elle puisse empêcher des analyses exactes et précises de se plier dans le même temps à une absurde logique de maquignons, ni qu’elle remette en application le droit naturel à la nourriture et au logement dont chacun jouissait jadis. Elle persisterait probablement dans l’idée que le problème peut être résolu en recourant à des incitations au travail, alors même que ces incitations ne peuvent aucunement contribuer à réduire la pauvreté s’il n’y a pas assez de postes de travail. L’incitation au travail ne produit aucun poste de travail, la consommation oui.

Le 5 juin, les Suisses voteront pour décider s’ils veulent ou non instaurer un revenu de base inconditionnel. Ce nouveau terme ne désigne rien de moins que d’un très vieux vin, le droit naturel de chacun à la nourriture et au logement que la communauté reconnaissait jadis à chacun, car il aurait semblé absurde de le remettre en cause. En ce temps-là, on chassait, on cueillait, on cultivait les champs, et les fruits de ce travail – c’était une évidence – étaient partagés avec ceux qui pour diverses raisons ne pouvaient chasser, cueillir ou cultiver les champs. Mais en ces temps, cette partie de la population active n’avait que le strict nécessaire, et rien d’autre. Il faut avoir goûté une chose pour en connaître la saveur. Le reste n’est que divagation.

C’est Kurt Tucholsky qui, dès 1919, eut le mérite d’identifier une espèce dégénérée du genre humain, qui conduisit à la création ultérieure de l’expression allemande le principe du cycliste, qui désigne le comportement typiquement opportuniste d’un personnage autoritaire. En 1931, Carl Zuckmayer mettait ce principe dans la bouche de son Capitaine de Köpenick : «Voici un cycliste. Vers le bas, il appuie, vers le haut, il courbe l’échine ». On comprend pourquoi celui qui est enfin arrivé en haut exige que les autres courbent l’échine et ne puisse s’empêcher d’appuyer vers le bas.

runter_-_down_97917_page121Il n’est donc pas surprenant qu’en Allemagne, un enfant de chœur à effet yo-yo, un commerçant de détail qui aimait à s’entourer des status-symbols que sont un cigare et une bouteille de bière, et un délinquant dont les délits n’avaient pas encore été dévoilés [1] se soient demandé si l’on devait continuer à laisser le chômeur allemand se prélasser sur un hamac à Bali et y vivre de l’argent du peuple travailleur. Ce qui était forcément le cas, puisqu’un servant de messe, rien de moins, l’avait affirmé après des études de philosophie, lettres allemandes, histoire et théologie [2].

Pour qui est en bas, il est extrêmement difficile, et même impossible, d’appuyer vers le bas. Il faudrait pour cela extraire de ce bas un étage encore inférieur à définir, ceux du bas ayant alors à nouveau quelque chose en dessous d’eux sur quoi appuyer. Pour cela, on dispose de substantifs adéquats tels que juifs, tziganes, chômeurs, demandeurs d’asile, etc., et si ces mots ne produisaient pas un effet d’incitation suffisant, on peut y adjoindre d’autres, par exemple usurier, réfugié économique, assisté, etc. Dans sa transition d’un destin individuel vers une foule amorphe, l’homme se libère inévitablement de connaissances possibles, se décharge avec soulagement d’une souffrance perceptible, et l’injuste parvient à s’imaginer dans le rôle du juste. Plus l’ignorance est complète, plus les applaudissements sont nourris.

Les sociétés qualifiées de primitives par les prétendues sociétés de l’information basées sur la science n’auraient jamais eu l’idée absurde d’invoquer comme ultima ratio une injustice négative imposée à une majorité pour minimiser une injustice positive subie par un groupe moins important. Ces sociétés n’avaient pas connu les indispensables pédagogues de la civilisation, l’apôtre Paul et Adolf Hitler, qui nous enseignèrent que « qui ne travaille pas ne doit pas manger !»

Depuis lors, on a fait dépendre le droit naturel de tout individu à la nourriture et au logement de cette question : l’individu travaille-t-il ou non ? Bien évidemment, ces deux pédagogues considéraient leur propre activité comme un travail. La tâche du premier consistait à écrire et à réciter d’innombrables lettres, celle du second à envoyer des millions de gens à la mort.

Pour ce qui est du droit naturel de tout individu à la nourriture et au logement, on constate qu’à cette époque, les hommes savaient encore qu’il peut y avoir du travail ou ne pas en avoir et que, par ailleurs, il peut exister de très bonnes raisons pour qu’un individu n’exerce pas de travail, quand bien même du travail serait disponible. Il ne leur serait donc pas venu à l’esprit que celui qui ne travaille pas ne doive pas manger.

En Allemagne, le Ministère des finances s’efforce de retracer dans le guide de son musée 5000 ans d’histoire des impôts : « Tout a commencé avec la dîme ». Ce que ne dit pas le Ministère allemand des finances, c’est, d’une part, que cette information est parfaitement inexacte, mais aussi qu’aujourd’hui, même pour les personnes à faible revenu, on ne s’arrête pas même à la moitié de leurs ressources, puisqu’aux contributions sociales et aux impôts directs s’ajoutent d’innombrables taxes et redevances indirectes. En outre, la dîme inventée par les israélites il y a environ 2500 ans était un prélèvement qui devait garantir le droit naturel de chacun à la nourriture et au logement aux étrangers, aux veuves, aux orphelins, etc., et le consensus voulait qu’elle ne soit utilisée qu’à cette fin, les lévites ne pouvant conserver qu’un dixième de ce dixième, soit 1 pour cent.

Par la suite, le clergé chrétien reprit l’idée de la dîme et en modifia l’affectation en 722 après Jésus-Christ : « Il devra diviser en quatre parts les revenus de l’église et les dons des fidèles : il conservera une part pour lui, répartira la deuxième part entre les gens d’église selon leur zèle dans l’exécution de leurs devoirs, distribuera la troisième part aux pauvres et aux étrangers, et mettra de côté la quatrième part pour la construction d’églises. » À dater de ce jour, les lévites européens conservèrent les trois quarts de la dîme, la part destinée au but originel étant donc réduite à 2,5 pour cent.

Ce furent les « Bills of Rights » qui permirent à la société de ne plus s’occuper non plus des personnes gravement malades. Avec pour conséquence qu’aujourd’hui, aux États-Unis, de nombreux médecins et personnels de santé se retrouvent volontairement chaque dimanche dans des hôpitaux pour sauver gratuitement par des traitements et des opérations ceux qui ne peuvent pas se payer d’assurance-maladie. Étant donné que ces personnes ne retirent aucun revenu de leur initiative, cette activité – si l’on suit la nouvelle définition selon laquelle seul le travail rémunéré est travail – ne peut pas constituer un travail.

La phrase de Paul et d’Hitler selon laquelle celui qui ne travaille pas ne doit pas manger a nécessairement conduit au contrôle des ressources de chacun, le travail n’étant à cet égard reconnu comme travail que s’il est rémunéré. Selon cette définition, l’activité consistant à envoyer des millions de gens à la mort est donc un travail, et celle de sauver des vies par des traitements et opérations n’en est pas un. En effet, l’une de ces activités a été compensée financièrement, l’autre non.

rauf_-_up_97916_page131Il n’y aurait certainement rien à redire à un contrôle des ressources si ce dispositif servait à empêcher que l’on se prélasse sur un hamac à Bali plutôt que de travailler. On peut néanmoins se demander sur quelle source se base l’affirmation selon laquelle un revenu de base inconditionnel pousserait les gens à se prélasser sur un hamac à Bali plutôt que de travailler. Cet état de fait n’a pourtant pas été confirmé par une série d’études de terrain menées entre 1969 et 1982. Il est prouvé et établi scientifiquement qu’avec un revenu de base inconditionnel, dans des conditions garantissant l’existence, les mères célibataires réduisaient leur temps de travail entre 12 et 28 pour cent, tandis que la majorité des hommes continuaient simplement à travailler comme avant. Par contre, le taux de divorce connaissait une baisse significative, et les résultats scolaires des enfants du groupe test changeaient également : « L’amélioration des résultats des tests de lecture était statistiquement significative pour les élèves entre la 4ème et la 6ème année d’école. La capacité de lecture des enfants les plus jeunes progressait donc de façon remarquable. En revanche, aucun effet positif n’a été observé chez les élèves plus âgés, entre la 7ème et la 10ème année d’école. Plus une famille avait appartenu longtemps au groupe expérimental, plus leurs enfants avaient de chances d’améliorer fortement leurs résultats. Les améliorations les plus fortes ont été enregistrées chez les enfants issus des familles participantes les plus pauvres (celles pour lesquelles les sommes transférées étaient les plus importantes). Ces enfants profitaient donc le plus de la garantie d’un revenu plus élevé. La probabilité que des jeunes issus de familles pauvres bénéficiant d’un tel programme accomplissent leur scolarité obligatoire (10 ans) est supérieure de 20 % à 90 % à celle des jeunes du même groupe d’âge appartenant au groupe de contrôle. »

Aucune comparaison entre les charges supplémentaires générées par la réduction du temps de travail d’un groupe très réduit et les économies résultant de la baisse du taux de divorce et de l’amélioration des résultats scolaires des enfants n’a été effectuée, pour des raisons compréhensibles. On aurait risqué de démonter qu’un revenu de base inconditionnel aurait coûté moins cher à la communauté que le maintien des pratiques actuelles. Une analyse plus détaillée montre en effet que 32,3 % des bénéficiaires d’aide sociale sont des enfants de moins de 15 ans, 37 % des jeunes de moins de 18 ans, 8,4 % des parents célibataires, qui reçoivent des aides sociales sans devoir travailler s’ils ont à charge un enfant de moins de 3 ans ou 2 enfants de moins de 7 ans, 9,7 % des personnes âgées de plus de 60 ans, et 4,7 % des personnes bénéficiant d’aides sociales en raison d’une maladie, d’un handicap ou d’une inaptitude au travail. Soit au total 92 % qui ne sont absolument pas disponibles pour le marché du travail, qu’ils reçoivent ou non un revenu de base inconditionnel.

La modernisation de l’être humain rendue possible par cette phrase d’un prédicateur errant et d’un criminel, selon laquelle qui ne travaille pas ne doit pas manger, se serait sans doute limitée à leurs partisans si, il y a 200 ans, un individu qui s’imaginait philosophe s’en était tenu à la fréquentation des pubs et à sa pinte plutôt que d’assister aux cours magistraux. Cela semble probable au vu de la conclusion erronée connue depuis longtemps sous le nom de « fausse dichotomie » et dont  les dirigeants des Etats ont ensuite fait une réflexion pratique pour servir leurs propres fins : « Qu’est-ce qui est le plus important : le bonheur général de la société ou le bonheur personnel de l’individu? »

Une phrase touche à la perfection formelle lorsqu’elle parvient à imposer un choix entre deux propositions sous la forme d’un soit/soit là où une telle alternative n’existe pas, sans que personne le remarque. Si, par-dessus le marché, l’un des éléments constitutifs de la phrase est le produit d’une mauvaise traduction, la bêtise est programmée d’avance. Si ce philosophe avait fourré son nez un peu plus dans les textes philosophiques et un peu moins dans son verre de  bière, il aurait découvert que le concept auquel renvoie le mot eudémonie n’a rien de commun avec le concept associé au mot bonheur. La phrase suivante lui a ainsi échappé :

« Sur ce qu’est l’eudémonie, les opinions divergent, et les gens ne sont pas du même avis que les sages. Ceux-ci (les gens) y voient en effet une chose visible et tangible telle que le plaisir, la richesse ou l’honneur ; et c’est pour l’un telle chose, pour le second telle autre chose, parfois différentes choses pour le même individu : s’il est malade, c’est la santé, s’il est pauvre, c’est la richesse. »

Ce par quoi Adam Smith émettait ce jugement sur lui-même : je suis les gens. Et devenait l’initiateur des idéologies capitalisme et communisme. Désormais, les érudits débattent pour savoir si c’est la peste ou le choléra qui mène au bonheur général de la société et au bonheur personnel de l’individu.

Les termes de perception de soi et de perception de l’autre désignent deux phénomènes différents : la manière dont une personne se voit et la manière dont les autres voient cette personne. Les psychologues se préoccupent donc, depuis la perspective de la perception de l’autre, de l’illusion de la perception de soi. Peut-être examinera-t-on un jour aussi l’illusion de la perception de l’autre, c’est-à-dire la manière dont une personne, dans sa perception de soi, voit les autres, et les raisons sous-jacentes. Il est fort possible que l’on découvre que, si certains soupçonnent qu’en l’absence de contrainte, les autres se prélasseraient dans un hamac et y vivraient de l’argent du peuple travailleur, c’est parce que c’est ce qu’ils feraient eux-mêmes, et qu’ils concluent de manière erronée que les autres feraient de même. Car les gens voient dans le bonheur une chose visible et tangible : s’ils sont malades, la santé, s’ils sont pauvres, la richesse, s’ils travaillent, du temps libre et s’ils sont chômeurs, du travail.

Il ne nous reste qu’à souhaiter que tous ceux qui estiment qu’avec un revenu de base inconditionnel, les gens se prélasseraient dans des hamacs, parce qu’un enfant de chœur, un commerçant de détail, un délinquant et un servant de messe l’ont affirmé, appliquent cette règle d’action formelle pour la résolution d’un problème qui est toujours utile lorsque l’esprit se met à dérailler : goûter. Il faut avoir goûté une chose pour en connaître la saveur. Le reste n’est que divagation. Le seul dommage serait que les cyclistes devraient se trouver une autre victime.

[1] N.D.T. Il s’agit de Joschka Fischer, Gerhard Schröder et Peter Hartz
[2] N.D.T. Norbert Blüm

Traduction: Cyrille Flamant

deDas Radfahrerprinzip

Un enfant dans la société

troll-imadeWEB-1L’homme au manteau râpé ouvrit son cartable, en sortit quelques feuilles de papier et fit le tour de la salle pour les proposer aux quelques consommateurs attablés. Sans doute un courtier en assurances à la chasse aux clients et cherchant à exploiter sa toute dernière opportunité. Il y a 30 ans, le café Hresso était peu fréquenté en haute saison. Il n’y avait pas encore de touristes, et la plupart des Islandais adultes passaient alors leurs congés aux quatre coins du monde, ce qui donnait aux jeunes la possibilité de se procurer suffisamment d’argent de poche pendant les vacances. Le café Hresso était donc à cette époque fréquenté en majorité par des plumitifs, qui passaient là des heures à remplir des feuilles de textes, penchés de côté auprès de leur cafetière en fer blanc. À cette époque, l’alcool ne s’achetait que dans les magasins d’État, et on servait encore le café dans de grands pots d’un demi-litre qui préservaient les plumitifs de la déshydratation pendant les quatre heures suivantes. Il était d’ailleurs déconseillé de consommer de trop nombreux pots de ce puissant breuvage, et qui a déjà survécu au cauchemar d’une intoxication à la caféine saura de quoi je parle.

Ragnar engagea une vive discussion avec l’homme. Celui-ci n’était pas un courtier en assurances, mais un poète venu vendre ses deniers poèmes. Il voulut savoir si ses poèmes n’étaient pas assez bons, puisque Ragnar ne lui avait pas acheté une seule feuille, ce à quoi Ragnar répondit qu’il possédait déjà ces poèmes, avant de conclure par ces mots : « C’est un enfant dans la société ».

Halldór Laxness, déjà, élabora des considérations philosophiques sur le terme de société. Dans son livre « Í túninu heima », il se pencha sur la question de ce que peut bien désigner ce mot :

« La société n’existait même pas à l’époque où j’ai grandi. Nous voulons croire aujourd’hui qu’elle existe, afin de pouvoir l’améliorer, en dépit du fait que son adresse est inconnue et qu’il est impossible de la convoquer au tribunal. Il y a peu, j’ai demandé à une personne intelligente de ma connaissance si elle savait quel genre d’association était la société : le peuple, le gouvernement, le parlement, ou peut-être la somme de tout cela ? Mon ami a plissé le front puis a fini par me répondre : est-ce que ce n’est pas plutôt la police que ce mot peut désigner ? »

Aujourd’hui, les générations postérieures savent que la société existe certes, mais ne peut être améliorée. Car cette phrase d’Albert Einstein est applicable : « Pour être un membre irréprochable parmi une communauté de moutons, il faut avant toute chose être soi-même un mouton ». Ce à quoi Niklas Luhmann a ajouté :

« … Ce qui est vraiment trompeur quant à l’état mental des membres d’une société, c’est la convergence de leurs idées et conceptions. On pense naïvement que si la majorité des hommes partagent les mêmes idées ou sentiments, ceux-ci doivent être justes. Rien n’est plus éloigné de la vérité. La convergence en tant que telle n’est pas un gage d’intelligence ou de santé mentale… »

La société devient descriptible par le fait de ceux de ses membres qui ont en son sein des activités suffisamment fructueuses pour attirer l’attention. Pour ce qui est de l’attention, sa mesure est donnée par l’état mental qu’établissent les chiffres quotidiens de l’audimat. Avec le temps, on a simplement oublié que les communautés se formaient jadis pour trouver une nourriture suffisante, se protéger de la menace des autres espèces et apprendre les uns des autres. Avec la disparition de ces motifs, ces tissus sains sont devenus les tumeurs cancéreuses que l’on désigne par le nom de société. Par exemple, si l’on comparait le rapport entre le nombre de gens tués au nom du bien et ceux tués au nom du mal, il y aurait du souci à se faire, à cause de ceux que l’on ne considère pas comme des criminels.

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Bjarni Bernharður [Image: Kristinn Ingvarsson]

Les cafetières en fer-blanc de jadis ont disparu depuis longtemps, avec les plumitifs. Le café Hresso est maintenant bien rempli et fréquenté par des jeunes et des touristes, qui privilégient le coca-cola ou un liquide jaune présentant une certaine ressemblance avec de la bière.

L’homme, lui, est toujours là. Toutefois, il se tient désormais devant la porte, contre le mur, à côté de son « stand » de l’Austurstræti. Le poète et peintre Bjarni Bernharður vend toujours ses poèmes publiés à compte d’auteur (Egóútgáfan), désormais proposés sous forme de recueils reliés dotés d’un code-barres et d’un numéro ISBN.

Le baiser de la chauve-souris

Je demeurais
en une sombre caverne
de mon enfance

Lorsque la chauve-souris
m’embrassa

Ce chaud baiser
scella mon destin
Je pris le chemin
des nuits froides

à la frontière
entre lumière et ténèbres

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[Image: ruv.is]

Bjarni Bernharður propose pour 2000 couronnes son dernier recueil « Koss Leðurblökunnar », avec ses propres illustrations, mais aussi des versions anglaises de ses poèmes, pour les touristes. Rien ne pourrait démontrer avec plus de force que Bjarni Bernharður, dans sa soixante-cinquième année de vie, est resté désespérément optimiste.

Traduction: Cyrille Flamant

deEin Kind in der Gesellschaft

ukA child of society

Le reste appartient à l’Histoire

La techno creuse des brèches droites et régulières dans la lourde chaleur de la mi-journée. Sous un dais rouge, des vacanciers stoïques sont vautrés comme chaque midi dans les fauteuils de jardin rembourrés du bar, les regards consomment visages et corps étrangers comme des spots publicitaires bon marché qu’on laisse glisser devant ses yeux avec curiosité et ennui au milieu d’un film. Sur la route côtière, de lourdes remorques surbaissées peintes d’un beau blanc éblouissant transportent leurs véhicules blindés blancs à travers les corps bronzés que la mer a déposés là ; des maillots et costumes de bain dégoulinants, une bière fraîche juste sous les yeux, ne les remarquent même pas et scrutent l’autre côté de la route à la recherche d’éventuels fauteuils libres sous l’énorme enceinte noire. Un convoi militaire muet peint en blanc traverse sans bruit les pulsations de la techno. Ils ne laissent plus passer les unités de l’ONU vers l’intérieur du pays, indique l’article en troisième page qu’Ònytjungur a devant lui. Ce soir encore, ils resteront à attendre dans leurs remorques surbaissées.

Ònytjungur a l’impression qu’on lui a fendu la tête en deux avec une hache, il fixait les gens, sa bière, les gens, sa main, la bière, les visages, les corps, et sentait ses pensées s’efforcer de recoudre et de rassembler les deux moitiés disjointes.

Là-haut, c’est la vallée avec son silence de mort, avec les restes de murs noircis par la fumée, les poutres carbonisées et mutilées, on peut encore sentir les habitants, la sueur de leur travail, les épices de leur déjeuner, mais ils n’étaient plus là. Maison après maison, un paysages de ruines muet, comme si une coulée de lave mortelle avait descendu la vallée et emporté, arraché, consumé, enfoncé tout ce qui se dressait sur son passage. Mais les prairies vertes et jaunes, les buissons touffus, la négligence luxuriante étaient toujours là, les ruines calcinées aussi fraîches que si une seule nuit s’était écoulée et avait tout changé. Silence de mort. Odeur d’incendie. Fermes sans toit, les unes après les autres, et au prochain virage la prochaine ruine. Une vallée qui a apporté la mort. Et toujours ce sursaut en apercevant à travers les arbres un coin de maison intact, de plus près, en fait celle-là aussi est calcinée, sans toit, certains murs criblés d’éclats de balles, d’autres sans traces de combat, simplement incendiés, une maison après l’autre, et encore une après l’autre, au milieu de ça un paysan devant ses fenêtres à rideaux, devant sa cour intacte, cultive avec amour les légumes de son jardin. Un Croate.

BildKrajina2-300x200Où est ton voisin, Croate, voudrait lui crier Ònytjungur, et il voudrait y aller, mais il n’y va pas, il ne lui demande pas. C’est que cette maison est intacte, tout à fait paisible même au milieu de toutes les ruines, qu’elle était déjà là au moment où on a brûlé des fermes, abattu des familles, et bombé « HOS » sur les restes de mur calcinés, comme on appose fièrement son titre au bas d’une condamnation à mort. C’était un témoin de l’époque, comme le disent les historiens. Ce paysan qui cultive ses légumes dans son jardin. C’était son voisin. Et peut-être s’est-il terré dans sa maison, en se disant sans doute, ça ne nous regarde pas, mais il est bien plus probable qu’il se tenait lui aussi devant la maison du voisin lorsqu’elle a brûlé, peut-être avait-il lui aussi une torche à la main. Cette même main qui extrait avec soin les mauvaises herbes de la terre du jardin. Car les légumes sont croates. Le voisin, lui, était un Tchetnik. On dit Tchetnik, pas Serbe, pour parler des Serbes, on prend un nom du passé, celui que se donnèrent un groupe de bouchers serbes pour pouvoir abattre des êtres humains. Le voisin est donc Tchetnik, pas Serbe. Ça facilite beaucoup de choses.

Le pompiste se fend d’un large sourire lorsqu’Ònytjungur s’enquiert de la route de Plitvice. Les panneaux qui indiquaient jadis la route de Plitvice avaient disparu, comme si Plitvice n’existait plus. Le pompiste de Josipdol sourit d’un air entendu, et ouvrit sa main comme s’il tenait un pistolet avant de replier plusieurs fois l’index. « Tchetniki », dit-il en souriant, comme si leur présence datait d’aujourd’hui.

Des faisceaux de câbles longent la route de Josipdol. Des lignes de communication pour l’armée croate, qui traîne dans les cafés et les bars, rieuse et détendue, ils ont l’œil des vainqueurs ; ils rient, détendus, dans leurs postes de combat dissimulés le long de la route derrière les cours de ferme et les bars. Un panneau géant sur le bord de la route ordonne aux étrangers de ne pas séjourner hors des localités, de ne pas s’arrêter, de ne descendre de voiture que dans les localités fermées. Mais il n’y a plus d’étrangers. Ils se pressent dans le vide touristique, sur la route côtière, vers les pontons et les places de port désormais libres.

Il y était aussi, c’est sûr, a pensé Ònytjungur, en regardant le paysan planter pensivement une rangée de plantes vivaces le long de son carré de légumes. Il y était aussi, c’est sûr, et il ne s’est pas caché derrière ses rideaux, car ils font tous partie d’une conjuration, ils se font des clins d’œil, ils s’interpellent les uns les autres. Ils échangent des sourires et discutent dans les rues de la ville proche d’Otocac, une commune de vainqueurs, on s’en est débarrassé, de ces Tchetniks, et là où ils étaient, le pimpant lotissement de résidences familiales s’orne d’une ruine noircie, un déblai au milieu des jardins en fleur. Ils se connaissent, ils se parlent. Loin de la stérilité et de l’isolement de l’Europe allemande, ils s’affairent et vaquent fièrement à leurs conquêtes, ici les horloges tournent bien moins vite, et on se parle par-dessus la rue d’un balcon à l’autre, on se connaît, on se connaît même de nom, les visages ont encore des noms, plus encore dès qu’on est dehors, dans les cours de ferme, dans la vallée. Et au-delà de toutes ces connaissances, on peut sentir, on peut voir ce qui va plus loin, le lien qui les lie tous : c’est un Croate, un Catholique, il fait partie de la famille. Maintenant plus que jamais, car c’est ensemble qu’on a nettoyé les Serbes, plus aucun Orthodoxe comme voisin. Les drapeaux croates ornent maison après maison, partout des militaires, des uniformes, des contrôles routiers. Entre les véhicules militaires et les vestes de camouflage vertes, des véhicules privés sans plaque d’immatriculation, deux, trois hommes en maillot de corps noir en route vers l’ennemi, véhicules sans nom, hommes sans nom. Mais pour la première fois, on est entre soi, soldat, civil et maillot de corps noir. On est entre soi, une circonstance qui n’a jamais eu de poids au cours des dernières décennies, car on faisait des affaires ensemble. Serbe, Croate, Catholique ou Orthodoxe, on se retrouvait pour un café et un brin de conversation. Désormais, les boutiques serbes sont vides, condamnées, il n’y a plus de Serbes, pas ici, plus ici. Désormais, il y a des voitures sans immatriculation et des maillots de corps noirs.

BildKrajina1-200x300Ònytjungur observe le profil de la soldate croate au milieu des vacanciers. Le visage dans l’ombre caché par des lunettes de soleil noires mates, la coupe de cheveux nette, la veste de camouflage grossière, le pantalon de treillis, la large ceinture sur la taille mince, la canette de bière, ce fin crucifix d’argent suspendu au lobe de l’oreille comme un corps balançant à une branche. Les vacanciers jettent des regards à travers l’ambiance détendue, elle non, elle fixe un poteau de béton. Un monument immobile, jusqu’à ce que le chef siffle et rassemble sa troupe. En une demi-heure, elle n’a vu personne dans cette illustre assemblée, rien d’autre que ce poteau de béton sous les enceintes. Cette soldat est une combattante, pense Ònytjungur, elle n’a pas besoin de voir autre chose que cette surface de béton, et son visage est détendu. Elle n’a même pas besoin de ses camarades, de l’autre côté, qui épient les bikinis par-dessus leurs canettes de bière en ricanant jusqu’au sifflement. Debout, on ramasse ses affaires, on continue. Des personnages dans un dessein. Au bout, une autre nation, nettoyée, purifiée. Un membre nettoyé de la communauté des nations, un partenaire nettoyé pour les affaires. Demain, on déblaiera les maisons calcinées et avec elles les dernières traces révélatrices. Cela n’aura jamais été, cela n’est déjà plus depuis longtemps. Le journal annonce déjà sur une pleine page que les plages sont propres, plus propres qu’elles ne l’ont été depuis longtemps, car elles sont restées quelque temps inutilisées. Des nouvelles importantes de Croatie. Ònytjungur parcourt la ville criblée de balles. L’homme meurt d’abord, puis la vérité, le reste appartient à l’Histoire.

Un immeuble d’habitation, un étage sur l’autre, un balcon après l’autre, le dernier balcon, au cinquième étage, est détruit, un voile noir couvre les murs au-dessus des chambranles carbonisés, l’appartement est criblé d’impacts derrière le balcon du cinquième étage, la guerre sur dix mètres carrés de cloison, le reste est intact. Là, des hommes ont été chassés par les armes, par la fumée, abattus dans l’incendie, les appartements du dessous ont pu rester des appartements, celui du haut était en territoire ennemi, maintenant il est à nouveau habité, du linge sèche sur la rambarde du balcon, du linge croate désormais. Le précédent locataire s’est-il barricadé, a-t-il peut-être même répliqué aux tirs, de sorte que cette unité d’habitation, parmi vingt autres sous le même toit, a été isolée, séparée et soumise à une concentration de feu ? Qu’est-ce qui a bien pu passer par la tête de cet homme, ou était-ce une femme, une famille, qu’est-ce qui leur est passé par la tête pour qu’ils fassent de leur salon une forteresse, à quelle distance pouvaient-ils voir, jusqu’au prochain tir, jusqu’à la prochaine minute, un petit appartement au cinquième étage d’un immeuble d’habitation, entouré d’ennemis qui hier encore étaient des voisins et qui désormais portaient des armes. Pourquoi lui ou sa famille ne sont-ils pas descendus ? Qu’est-ce qui a pu le pousser, la pousser, à faire de leur petit appartement confortable avec les photos de famille sur les commodes une position militaire, un poste de combat, des ennemis en haut, en bas, à côté, dehors et dedans, les rafales éclatent sur le mur du salon, la pièce prend feu sous les impacts. Les chefs de guerre de tous les pays ont fait de leurs villes des forteresses, partout et toujours, mais un salon au cinquième étage ? Ou bien ne voulait-on pas du tout qu’il descende, aurait-il rencontré devant sa maison la même fin que dans son salon pris sous la mitraille ?

Non loin, des hommes se saluent d’une tape sur l’épaule, commandent du café, une bière, s’assoient, parlent, le temps passe lourd et pensif, la journée s’achemine paisible et familière vers la fraîcheur du soir, un type enfonce un drapeau croate haut comme un homme à travers le toit ouvrant de sa petite voiture et s’en va quelque part, là où ce drapeau doit aller. Des vieillards sont assis sur les bancs du parc devant les façades détruites de la place du marché. Cette ville est nettoyée de ses Serbes, et des obstacles anti-chars aux portes de la ville marquent la fin de la route de Plitvice. Derrière le barrage anti-chars, on trouve les prochaines ruines au milieu des fermes intactes, la suite de la vallée est nettoyée de ses Croates. La vallée dans son ensemble présente un aspect identique, c’est une image, une réalité, deux parties séparées par des obstacles anti-chars ne pourraient pas se ressembler davantage. Seule la tête, le lieu de naissance des idées, sait qu’il y a de ce côté des Croates et pas de Serbes, de l’autre côté des Orthodoxes et pas de Catholiques, chaque côté désormais nettoyé de ses Serbes, de ses Croates, et lorgnant sur l’autre côté. Un homme à béret bleu se tient près de sa jeep blanche comme un poteau frontière, il marque la ligne de cessez-le feu, un clou planté dans la viande des têtes. Devant lui, dans la ville, l’armée croate se regroupe, les véhicules passent l’un après l’autre le poste devant le quartier général, la police militaire contrôle les ordres de marche à un point de contrôle, l’armée croate prend ses positions devant Plitvice.

L’homme rit depuis la capote ouverte de sa BMW munichoise. Ce n’est qu’un cessez-le-feu, rit-il, ça peut repartir à tout moment, ma maison est juste devant le barrage anti-chars, me voilà de retour à la maison. Il a une jolie maisonnette, le jardin est bien soigné, la parcelle voisine est une ruine noircie, une ex-maisonnette, un ex-voisin, une ruine solitaire au milieu des jardins en fleur bien soignés. Où est ton voisin, Croate, voudrait lui crier Ònytjungur. Mais l’homme rit dans sa décapotable ouverte, et sa BMW est astiquée avec une minutie toute allemande.

Ònytjungur doit beugler pour franchir le bruit de la techno et s’adresser au visage interrogateur de la serveuse stylée : « Vous avez des cevapcici ? » La jeune fille secoue la tête avec ennui. Puis elle sourit comme une mère dont l’enfant a encore posé une question absurde, et lui confie d’un air amusé : « plat serbe ! »

Sous un dais rouge, des vacanciers stoïques sont vautrés comme chaque midi dans les fauteuils de jardin rembourrés du bar, les regards consomment visages et corps étrangers comme des spots publicitaires bon marché qu’on laisse glisser devant ses yeux avec curiosité et ennui au milieu d’un film. Le beat de la techno réduit les cerveaux à cette indifférence sur laquelle fleurissent les nations. Jusqu’à ce que la première balle éclate à côté de toi. Mais alors il est trop tard. Le CD, lui, survivra, quelque part, dans une archive, pour les générations futures, comme témoin numérique d’une époque. Car la vérité change dès la première bière.

22. August 1994

(un souvenir à l’occasion du 20ème anniversaire de l’opération « Oluja»)

Traduction: Cyrille Flamant

deDer Rest ist Geschichte

ukHistory will take care of the rest

Bielefeld n’existe pas ?

troll-imadeWEB-1« Écoutez bien et répétez!!! » serait la phrase qui l’a le plus marqué lorsqu’il entreprit d’apprendre l’allemand. De mauvaises langues affirment qu’avec ces mots, il aurait déjà intégré l’essentiel de ce qui caractérise et distingue les écoles allemandes. Ce qui n’est pas vrai, comme nous le prouve l’exemple d’une ville comme Bielefeld. Mais on pourrait citer une autre ville d’Allemagne, par exemple Bonn, ou toute autre ville qui ne compterait qu’environ 320 000 habitants. Prenons donc une de ces villes, prenons Bielefeld, comme représentante de toutes les villes allemandes caractérisées par le fait qu’environ 320 000 habitants y sont domiciliés.

La ville des poètes et des lecteurs

Eymundsson-150x150Bielefeld compte 129 maisons d’édition, qui ont publié en 2010 un total de 1505 livres, dont 350 pour les seuls domaines littérature et poésie, 286 traductions de littérature et poésie étrangères et, dans le domaine de la philosophie, 16 ouvrages écrits par des philosophes de la ville ainsi que 15 traductions de philosophes étrangers.

Ces œuvres des auteurs de Bielefeld sont imprimées par des imprimeurs et reliées par des relieurs, puis les 1505 ouvrages sont livrés aux 26 librairies de la ville afin d’alimenter en lecture les Bielefeldois impatients de consacrer les longues nuits d’hiver à leur passion : lire des livres. Et puisqu’à Bielefeld, un livre n’est un livre que s’il réunit le travail des poètes, graphistes et relieurs avec les connaissances des libraires, il est clair que les Bielefeldois envisagent l’activité de « lecture » comme autre chose que le visionnage de phrases et la consommation de textes. Année après année, ils attendent donc pour s’y immerger le retour du flot de livres, et se laissent surprendre par toute cette nouveauté, tout ce qui n’existait pas encore.

Cette situation a conduit à l’émergence à Bielefeld d’une communauté de tous ceux qui ont un lien avec la production de livres : l’Association des écrivains de Bielefeld, un syndicat d’auteurs qui a pour mission de protéger la liberté en littérature. Cette association s’occupe des accords avec les éditeurs, théâtres, médias, institutions et autres établissements qui souhaitent publier ou utiliser des œuvres.

C’est ainsi qu’à Bielefeld, 70 écrivains vivent de leur seule activité d’écriture ; la ville verse des commissions à un fond spécial qui couvre le prêt des livres par les bibliothèques publiques et leur utilisation comme supports pédagogiques par les écoles de la ville.

Poésie et littérature occupent à Bielefeld un rang si élevé que la laiterie de la ville a organisé un concours de poésie entre les écoliers de la ville et publié les poèmes des enfants sur les cartons de lait. Les familles bielefeldoises purent alors enrichir leur journée par la lecture de poèmes au petit-déjeuner, par exemple celui-ci :

Autrefois
j’étais si heureux
de le tourmenter
et personne n’osait me le reprocher

Maintenant
je l’ai vu aujourd’hui,
il est célèbre.
Je l’envie ;
que suis-je ?
Rien !

Bienvenue dans la ville

On ne s’étonnera donc pas que le maire de la ville s’adresse par écrit à ceux qui la visitent, les touristes, et leur explique que la probabilité qu’ils se trouvent dans la ville est faible, car la plus grande partie de l’humanité se trouve ailleurs, un fait établi scientifiquement :

« Le lieu de notre naissance est-il un hasard ? Est-il soumis à une loi générale ? Ai-je déjà existé sous une forme ou une autre avant de naître ? Ai-je eu quelque chose à voir avec le lieu de ma naissance ? Pourquoi Adolf Hitler et Eva Braun n’ont-ils pas eu d’enfants ? Est-ce qu’ils n’ont pas essayé d’en avoir ? Est-il possible qu’aucun enfant n’ait voulu d’eux comme parents ? Je ne sais pas, mais je ne crois pas aux coïncidences. Je ne crois pas que Dieu joue aux dés, surtout lorsque des vies humaines sont concernée. Ces pensées nous conduisent immanquablement à considérer le chat de Schrödinger. Il s’agit probablement de l’un des chats les plus célèbres au monde (peut-être après Ninja Cat). Personne ne sait encore comment il s’appelait ? Quel était donc le nom du chat de Schrödinger ? Abracadabra ? Je ne m’en rappelle plus. Appelons-le Phoenix. C’est un terme courant pour désigner les chats. Phoenix était de l’espèce qui existait et n’existait pas à la fois. Il existait donc toujours, et même si Schrödinger avait tué son chat avec un mauvais goût indéniable, le chat est toujours en vie dans la maison de Schrödinger, tandis que Schrödinger lui-même est mort depuis déjà longtemps :

Δx Δp ≥ h/2

Cela signifie-t-il que j’ai toujours existé, ou bien que je n’ai jamais existé, et que je n’existe donc pas maintenant non plus ? Impossible ! Cela voudrait dire que toute notre existence fut irréelle et n’a existé que dans notre imagination. Si je n’existe pas, alors toi non plus. J’ai eu du mal à y croire. Les faits parlent d’eux-mêmes. Si je ne suis pas vraiment, alors comment pourrais-je prendre l’avion pour la Finlande, m’envoyer une carte postale avec la photo de la présidente Tarja Halonen, rentrer à la maison et accueillir le facteur qui m’apporte ma carte ? Je ne sais pas. »

« Le père était alcoolique, et la mère toujours fatiguée »

« On peut comparer la nation à une famille, avec un père alcoolique qui serait saoul depuis des années…Il avait de grandes idées, surtout quand il en avait. Fort en gueule, il n’hésitait pas à envoyer balader son monde… « Qu’on ne me raconte pas de conneries ! » était sa devise, et sa famille lui faisait confiance. D’une part parce que sa famille l’aimait malgré son ivrognerie et ses erreurs, mais aussi parce que les gens avaient tout simplement peur de s’opposer à lui. Et la famille commença donc à se demander s’il n’était pas une sorte de génie plutôt qu’un alcoolique souffrant de troubles psychiques, un homme brillant capable de voir des choses que le loser moyen était trop bête pour voir… Pour finir, il fut bien obligé de reconnaître sa ruine mentale, physique et financière. Il partit donc en traitement. Et la famille resta, abasourdie, confuse et furieuse. »

Tel fut le discours du maire lors du deuxième débat sur le budget annuel de la ville, et ce discours fut salué par les citoyens, qui qualifièrent ses développements d’« effroyablement justes ». Néanmoins, le maire les mit en garde contre cette fureur, qui « brûle » les énergies et conduit à l’épuisement, car le chagrin et le désespoir engendrent l’inactivité. La colère est humaine et peut être nécessaire, mais si on la laisse s’accumuler, elle devient une substance mortelle qui empoisonne l’esprit. Telles étaient les paroles du maire, et il avait déjà annoncé dans son discours de présentation du budget municipal :

« Nous ne partageons pas une idéologie commune déterminée. Nous ne sommes ni de droite ni de gauche. Nous sommes les deux. Nous ne sommes même pas certains que cette question ait de l’importance… Combien de fois peut-on couper le gâteau ? Qui aura une petite part ? Et qui a besoin d’une vraiment grosse part ? Qu’est-ce qu’un luxe, et qu’est-ce qui est important ? Est-ce qu’il vaut mieux spolier les enfants que les personnes âgées ? »

Le politicien le plus honnête du pays

gnarr_cover-182x300À ce stade, il convient de préciser que ce n’est pas d’une ville dont il est ici question, mais d’une nation entière, qui ne compte justement pas plus de citoyens qu’une ville comme Bielefeld. Et que ce discours est celui d’un maire qui avait adopté le nom de Jón Gnarr , et dont le mandat qui l’a placé à la tête des 8000 employés de la ville de Reykjavik est aujourd’hui achevé. Si son mandat a pris fin, ce n’est pas parce qu’il n’aurait pas été réélu. Bien au contraire. Un an seulement après son élection, la nation lui conféra le titre d’homme politique le plus honorable du pays. Selon un classement des personnalités politiques islandaises publié dans le quotidien Morgunblaðið du 11/03/201, Jón Gnarr occupait la première place en matière de sincérité (28,8 %), de coopération avec la collectivité (23,7 %), de personnalité (29,5 %), tandis qu’il était la lanterne rouge pour ce qui est de la détermination (5,0 %), du pouvoir (5,6 %), de la fermeté de ses convictions (17,9 %) et la capacité à fonctionner sous pression (3,5 %), ce qui faisait de lui la personne la plus honnête et la plus honorable d’Islande.

Un classement qui en irritera plus d’un :  est-ce que ce ne sont pas justement les qualités de « détermination », de « pouvoir », de « fermeté des convictions » et de « capacité à fonctionner sous pression » qui distinguent les hommes politiques et qui font d’eux ce qu’ils sont, qu’ils soient en dictature ou en démocratie – ce qui à cet égard est du pareil au même – que le régime soit laÏque ou non ? Et cela signifie-t-il que les hommes politiques ne sont des hommes politiques que s’ils sont sincères, coopèrent avec la collectivité et sont dotés d’une personnalité ?

Et voici les derniers mots du discours de Jón Gnarr sur le budget annuel de la ville.

« Miss Reykjavik a un avenir devant elle. Peut-être a-t-elle eu un père alcoolique et une mère toujours fatiguée. Mais elle n’en reste pas là. Elle pardonne tout, supporte tout, et s’étire vers la lumière. Reykjavik a le potentiel pour être la ville la plus propre, la plus belle, la plus paisible et la plus vivante au monde, avec une réputation mondiale de sympathie, de culture, de nature et de paix ; un diamant qu’il nous appartient de polir et de faire briller. »

Le « comique »

Qu’est-ce qu’un « comique ? Donnons la parole à Jón Gnarr lui-même :

« Il y a un an, je me trouvai sur l’île de Porto Rico. Je venais de terminer un film pour lequel j’avais écrit le script et que j’avais produit avec quelques amis. J’étais au chômage et me demandais quel pourrait être mon prochain projet.

J’avais travaillé jusque-là dans une agence de publicité, avant d’être licencié suite à la récession et à la dépression économique. Je me tenais au courant de la situation en Islande via les sites d’actualités sur Internet. C’est devenu une habitude après l’effondrement. Avant l’effondrement, je m’intéressais peu à la politique, et je faisais même des efforts certains pour éviter d’avoir à suivre les événements dans ce coin de la société. C’est ce que j’ai fait jusqu’à ce que tout s’écroule dans un grand krach et que notre Premier ministre apparaisse à la télévision pour demander à Dieu de nous bénir. J’ai eu l’impression qu’on me giflait avec un torchon mouillé. Qu’est-ce qui s’était passé ? Après cela, j’ai commencé à suivre attentivement l’actualité. Où que j’aille, toutes les discussions tournaient autour de ça : dans les fêtes, les entretiens d’affaires et avec les amis croisés dans la rue.

En un instant, je suis devenu accro aux informations. Et plus je suivais les informations, plus j’étais en colère. En colère contre les banksters capitalistes. En colère contre le système qui avait échoué. Mais ma fureur la plus vive, je la destinais aux politiciens. Des idiots incapables et égoïstes, tous sans exception, pensais-je.

J’étais furieux contre moi-même, et j’en voulais aux gens qui avaient élu ces politiciens. Je voulais faire quelque chose. Je suis descendu plusieurs fois sur l’Austurvöllur pour participer aux manifestations. Mais je n’ai pas pu me décider à les rejoindre totalement. Je ne voulais pas jeter de ordures dans l’Alþing, ni me coltiner avec la police. Je ne voulais pas évacuer ma rage en ouvrant un blog.

Toute cette colère en moi et autour de moi a commencé à me faire peur. J’ai eu peur qu’elle se renforce et grandisse jusqu’à ce qu’il se passe quelque chose d’affreux. Je sentais la souffrance de tous. Je compatissais avec ceux qui, en signe de protestation, se taisaient en tapant sur des casseroles. Mais aussi avec les politiciens inquiets qui se précipitaient vers leurs voitures, ou se tenaient devant les caméras, la peur dans les yeux. Je compatissais avec les agents de police qui faisaient face à la foule en colère. Mon père était alors sur son lit de mort à l’hôpital local. Il avait été policier à Reykjavik pendant plus de quarante ans. Pendant toutes ces années, il n’avait jamais été promu à un rang supérieur, parce qu’il était communiste. J’étais triste qu’il meure sans avoir eu conscience que le parti gauche-verts était entré à l’Alþing. Ça l’aurait rendu très heureux. J’aime cette ville et j’aime ce pays. J’aime les gens qui l’habitent. »

Ce qui pose la question du sens qu’il peut y avoir à mesurer la grandeur d’une nation à son nombre de ressortissants.

Le Frankfurter Rundschau titra : « Un clown passe aux choses sérieuses» et Henryk M. Broder rapporta en direct de Reykjavik : « Reykjavik attend le coup d’État ».

Le « clown » Jón a remis la mairie entre les mains de son successeur. Le « coup d’État » est terminé. Pour autant : était-ce un clown ? Était-ce un coup d’État ?

Traduction: Cyrille Flamant

deBielefeld gibt es gar nicht?

ukDoes Bielefeld exist?

Corps de résonance

troll-imadeWEB-1Ils sont revenus. Nul ne peut les ignorer. Les couvercles de cuisine.

À chaque sujet abordé, le patron du salon de coiffure prenait une pose maniérée : « Les politiciens, c’est comme les pigeons. » De derrière, il a scruté l’expression du fautif dans le miroir et, voyant que la phrase n’avait pas manqué son effet, il répond au regard interrogateur et muet : « Quand ils sont en dessous de toi, ils te mangent dans la main, quand ils sont au-dessus, ils te chient dessus. »

Demo_12-150x150Visiblement, l’homme s’y connaissait en pigeons. Devant l’Alþing, le parlement islandais, on entendait battre couvercles, spatules et tout ce qu’une personne emporte habituellement dans ses poches si son chemin la mène au parlement. Cela battait et frappait contre toutes les surfaces aptes à faire pénétrer la voix du peuple à travers des fenêtres fermées. En effet, pourquoi se fatiguerait-on à rester debout en plein air des heures durant, exposé au vent et à la pluie, si ce n’est pour faire passer un message à travers des fenêtres fermées, et le rendre si perceptible qu’il empêche toute conversation normale, sauf à se crier dessus ?

L’idée qu’il fallait tirer les leçons du passé et que le parlement, accessible à tous sans la moindre protection jusqu’en 2008, devait être protégé contre le peuple, s’avéra d’une très grande stupidité. Cette année-là, le peuple avait pris d’assaut le parlement, une sorte de « défenestration de Prague » sans défenestration, et Halldór Guðmundsson rapporta dans son livre Nous sommes tous des Islandais que les parlementaires ne devaient la vie sauve qu’à l’absence d’arbre disponible pour les lyncher, le dernier arbre ayant été brûlé.

Pour qui connaît mieux les Islandais, il est clair qu’une chose pareille ne serait jamais arrivée, même si le parlement avait été entouré d’une forêt entière. Aucun des individus en colère n’y aurait même songé. Les Islandais apprécient l’humour lorsqu’il répond au critère « islandais smart ». L’acte d’incendier le seul arbre présent devant le parlement, le sapin gigantesque, l’arbre de Noël offert chaque année par la Norvège aux Islandais et qui parvient à la capitale en bateau, toujours à temps pour l’Avent, doit donc être considéré comme « islandais smart ». Cette année-là, ce sapin majestueux était donc parti en flammes. Les Islandais n’aiment pas enrober les réalités. Adieu paix, joie, petits gâteaux. Pour finir, c’était une question de pure survie.

Ces événements avaient manifestement laissé une trace profonde chez ces messieurs et dames du parlement, et le bâtiment était désormais ceint d’un « périmètre de sécurité » à la mode continentale. Une sorte de « rideau de fer » entre le peuple et ses représentants, plus d’un millénaire après la première colonisation de l’île.

Non que le peuple soit devenu plus violent au fil des siècles. Aucunement. Tout au contraire même. Mais il est plus facile d’installer un périmètre de sécurité que de se casser la tête à essayer de comprendre comment on a pu en arriver à devoir protéger les représentants du peuple contre ce qu’il représentent, mais qu’ils ne sont pas, et qui en conséquence, par crainte ou du moins par ignorance, ne se distinguent de Louis XVI que par le caractère provisoire et non héréditaire de leur mandat.

Demo_3-150x150Le « périmètre de sécurité » s’avéra une idée stupide car il fut délimité par des parois métalliques. Une invitation appréciée par tous ceux qui devaient rester devant la porte. Et c’est ainsi que pendant des heures, plus d’une centaine de bottes frappèrent contre les cloisons, pas en désordre, mais en rythme, ce qui généra des impulsions sonores qu’on entendait jusqu’à l’église de Hallgrimur. Le rythme battait entre les rangées de maisons comme si des tambours invisibles appelaient les guerriers de la prairie ; le parlement assiégé comme un cercle de chariots, et aucun John Wayne en vue pour libérer la bande des gentils des griffes des sauvages.

Quelques-uns de ces messagers stoïques firent preuve d’un esprit « islandais smart » dans la transmission de leur message : ils tournèrent le dos au parlement et firent face au peuple, sans oublier de frapper vers l’arrière avec force ; comme un cheval islandais qu’un palefrenier inexpérimenté a approché de si près qu’il en a souffert.

On est donc en droit de se demander ce qui avait causé cette confrontation.

Il s’agissait des négociations d’entrée dans l’UE. Mais ce serait encore une erreur de croire que cette population en colère était pour, ou contre, une adhésion de l’Islande à l’UI. Il s’agissait purement et simplement du respect d’une promesse électorale.

Le gouvernement issu des urnes avait promis lors des élections qu’il soumettrait au peuple la question de la poursuite ou non des négociations d’adhésion à l’UE, et que le peuple déciderait. À peine entré en fonction, le gouvernement interrompait les négociations avec l’UE, étant donné que de toute façon, les statistiques démontraient qu’une majorité d’Islandais voterait contre l’adhésion. Aussi logique qu’ait été la décision du gouvernement, la différence avec le point de vue de la population était immense : il ne s’agit pas de savoir si une majorité d’Islandais accepte ou refuse l’adhésion à l’UE, il s’agit de savoir si, lorsqu’un homme politique fait une promesse électorale, on doit accepter qu’il ne la respecte pas, quelle que soit l’absurdité de cette promesse. Et voici ce qui fait la grandeur d’un peuple : une parole est comme un contrat signé. Si l’exécution de ce contrat est stupide, c’est le problème de celui qui n’a pas su se taire. S’il s’était tu, il serait resté un sage et s’en serait tiré indemne. Ça n’a peut-être pas l’air très pragmatique, mais tout dépend de ce qu’on appelle le pragmatisme. Pour les Islandais, faire une promesse électorale et ne pas la respecter n’est pas pragmatique. Une démarche pragmatique consiste soit à respecter une promesse électorale, soit à ne rien promettre. Et pour que ce message passe clairement, il y a des couvercles et des spatules dans la cuisine.

Eh bien, les parlementaire ont bien entendu le message, et ont vite appris la leçon. Le lendemain, les cloisons métalliques avaient disparu, remplacées par une bande de plastique jaune anti-bruit.

Ce qui ne servit à rien. Car on trouvait devant le parlement suffisamment d’objets métalliques pouvant servir de corps de résonance : lampadaires, panneaux de signalisation, plots de stationnement, etc. Spatules et couvercles poursuivirent donc leur œuvre d’usure quotidienne, car la nature enseigne à chaque Islandais depuis son plus jeune âge que des gouttes d’eau tombant l’une après l’autre creusent même le basalte le plus dur.

Et puisqu’il semblait alors que les parlementaires n’oseraient pas quitter le bâtiment, car le peuple est devant la porte, ceux qui sont plantés devant la porte ont rempli leur devoir d’assistance et apporté de quoi se restaurer à leurs représentants du peuple. On ne pourrait pas en plus leur reprocher l’apparition d’éventuels œdèmes de la faim chez leurs députés. Seules les mauvaises langues affirment que les bananes étaient une référence au fait que les parlementaires, en abandonnant une promesse électorale, avaient abaissé la République au niveau d’une république bananière.

Cela dit, le processus consistant à faire le pied de grue devant un parlement pendant des heures, jour après jour, n’est pas nécessairement transposable à d’autres pays. Cela pourrait y conduire à l’effondrement de la nation. Car il faudrait y tambouriner pendant 365 jours. Chaque année. Devant les parlements, au niveau communal, départemental, régional et national. La rupture des promesses électorales est donc une coutume bien établie dans ces pays. Quelle importance a mon bavardage d’hier ? On s’en offusque, et on retombe dans le panneau la fois d’après. Bien bête celui qui croit que la pomme ne tombe jamais loin de l’arbre.

Dans une démocratie, c’est le valet qui choisit le maître, et c’est le poisson qui décide de la tête. Se moquer du maître ou de la tête n’est donc pas très pertinent. Il vaudrait mieux réfléchir au poisson et au valet plutôt qu’à la tête et au maître. Qui veut devenir un bon citoyen parvient bien à se contorsionner à temps.

EU-gurk-Flagge-B2-150x150On crée ainsi des structures dans lesquelles le droit fondamental d’un concombre à un rayon de courbure déterminé prévaut sur le droit de chaque homme à vendre des concombres savoureux. Et bientôt l’idée qu’une chose ne peut pas être mauvaise en Europe si on la trouve bonne ailleurs. Et en cas d’infraction, l’État est rappelé à son devoir : les conclusions explosives des cabinets d’avocats sont déjà rédigées, et attendent dans les tiroirs d’être distribuées aux parlementaires. Sous la forme d’injonctions, avec 9 chiffres avant la virgule. Peuple par-ci, peuple par-là. Et là, ce ne sont pas des bruits de couvercle qui marquent les parlementaires au plus profond d’eux-mêmes. Le mot magique est alors : « Allô, ici Boston Legal ! Mon client a un caillou dans sa chaussure. Vous avez envie d’une action en dommages-intérêts ?

Demo_9-150x150Il n’y avait pas un couvercle, là, juste sous l’évier ? Se pourrait-il que l’on remarque trop tard que le droit humain « Tous les hommes sont égaux » est aussi utilisé à des fins auxquelles il n’a absolument pas été créé ? Par exemple pour des gens qui cachent derrière l’expression « libre marché » le fait que ce qui leur importe vraiment sont des montants sur des comptes bancaires, et en aucune façon des « droits » ? Hormis le droit d’accroître ces montants jusqu’à l’infini ? Les riziculteurs indiens poussés à la faillite dans tel ou tel village n’ont-ils pas dû s’endetter pour quelque chose qui constituait jusqu’alors un facteur de de coût négligeable : les semences ? Et dans une démocratie, n’est-ce pas le poisson qui choisit sa tête, et non la tête son poisson ? Périmètre de sécurité par-ci, périmètre de sécurité par-là ?

Tous aux poissons ! voilà le couvercle… et maintenant, du beurre avec les poissons.

Traduction: Cyrille Flamant

deResonanzkörper

ukResonant bodies

L’objet exposé est consommé sans retour

bv1-300x300L’Islande compte trop peu de forêts pour qu’on y camoufle les déchets, et c’est pourquoi les machines agricoles, voitures et autres vieilleries pourrissent en général à l’arrière des maisons.

On y trouve parfois de véritables pièces de musée, par exemple un vieux fourneau Rafha avec ses belles spirales jadis d’un rouge incandescent. Il existe certes des gens qui conservent ces choses, comme les employés du Musée technique de Seyðisfjörður. Mais de nombreux Islandais n’ont pas de véritable rapport aux vieux objets et se montrent sceptiques quant à la revalorisation des choses devenues « sans valeur ».

recycling03_bv-300x166Toutefois, la pratique du recyclage se répand progressivement en Islande, et quelques communes appliquent très sérieusement le tri et la transformation des déchets ménagers. Ásgeir Jón Emilsson (1931-1999), surnommé Geiri, pêcheur et artiste à Seyðisfjörður, disposait quant à lui de son propre système de recyclage depuis des dizaines d’années. Il bricolait des cadres avec des paquets de cigarettes, et ses outils transformaient les canettes d’aluminium en chaises diaphanes.

recycling04_bv-300x169On peut douter que Geiri eût observé les règlements administratifs sur le tri des déchets. Pour cet artiste obstiné, fonctionnaires et policiers appartenaient à un autre système solaire, et ne lui inspiraient aucun respect. Geiri n’a pas eu la vie facile. Le dernier de 12 frères et sœurs, il était né aveugle d’un œil et sourd d’une oreille. Le catalogue publié par le Centre artistique Skaftfell de Seyðisfjörður à l’occasion de l’exposition de ses œuvres le décrit comme charismatique et sérieux, et prenant toujours le parti des défavorisés. La Gerahuis, la maison aux couleurs vives de cet artiste autodidacte, peut être découverte au détour d’une promenade dans Seyðisfjörður.

recycling05_bv-300x164Contrairement à Geiri, Sverrir Hermannsson (1928-2008), originaire d’Akureyri, était incapable de détruire le moindre objet courant. Ce charpentier de métier a conservé chaque clou et chaque marteau qui sont jamais passés entre ses mains. Par exemple, aussi rouillé et tordu qu’ait été ce clou retiré du bois lors de la rénovation de la maison Nonni, Sverrir était incapable de le jeter. Et Sverrir a participé à la rénovation de beaucoup de bâtiments historiques .

recycling06_bv-300x122Lorsque sa maison d’Akureyri menaça de déborder, Sverrir donna à sa passion la forme d’une collection publique. Dans le Sud de l’Eyjafjord, au Smámunasafn Sverris Hermannssonar ou « Musée des petites choses », sa passion de la collection est documentée avec une grande sensibilité esthétique. Si les clés, poignées de portes et forets se ressemblent tous, leur disposition obéit à un ordre autonome, soigneusement réfléchi et commenté avec amour .

« Les gens pensent que je dois être fou… Je n’ai pas jeté un seul crayon de papier depuis mon apprentissage en 1946… On me voit comme un excentrique… Comme c’est étrange. » La sérénité enjouée avec laquelle Sverrir présente sa marotte se transmet peu à peu au spectateur, qui ne perçoit au début que le grotesque, la pulsion d’accumulation ou l’encombrement  oppressant. On s’émerveille alors d’un vieux porte-plume que des souris ont traîné dans leur nid et rongé un peu, puis laissé intact en fin de compte.

Que faire de la cannette vide, que faire du fourneau Rafha qu’on dit dépassé par la technique, et que faire des ustensiles de pêche du siècle dernier ? Musées et centres artistiques ne peuvent à eux seuls résoudre durablement le problème du recyclage en Islande. Les visiteurs doivent eux aussi apporter leur contribution.

À Grenivík, tout au fond de l’Eyjafjord, se trouve un petit musée de la pêche, une cahute de bois utilisée pour accrocher les appâts aux palangres et saler le poisson pêché. Outils, lignes, vêtements de travail et récipients y sont exposés. Des poissons séchés sont suspendus au plafond par des sangles vertes. C’est jour de fête, et on distribue à l’entrée du poisson séché avec du beurre. Ce sont des lanières fibreuses comme celles que l’on trouve partout sous emballage.

Des coups sourds retentissent devant la cabane. Quelques Islandais s’exercent à émietter un gros poisson. Il faut une certaine force physique pour broyer et user cette masse sèche et cassante. Au point que la tête du marteau se détache du manche et manque de peu un spectateur. Enfin, désintégré et réduit en fibres, le poisson cède et on procède à sa distribution.

recycling08_bv-300x203Tandis que je mâche encore, je découvre une sangle verte près du rocher qui a servi d’enclume. Un soupçon me vient, qui se voit confirmé dans la cabane : le marteau était une pièce de musée, mais le poisson aussi. J’avale – l’objet exposé est consommé sans retour. Je jette un œil au cercle des mangeurs et me dis en moi-même : les Islandais ne prennent-ils pas la question du recyclage un peu trop au sérieux ?

Traduction: Cyrille Flamant

deDas Exponat ist unwiederbringlich verzehrt

ukThe exhibited object has been irreversibly consumed

La boulangère

troll-imadeWEB-1Les hommes, parmi lesquels se trouvaient aussi quelques femmes, philosophaient sur le banc comme chaque matin, tandis que les gens arrivant de la gare de l’Est se pressaient pour attraper leur bus et arriver à l’heure sur leur lieu de travail ou sur les bancs de l’école. Le lieu de travail des hommes et des femmes du banc de la gare de l’Est était ce banc. C’était une bonne chose, car ils économisaient ainsi le montant que l’on doit payer pour emprunter un moyen de transport qualifié de public dans ce pays.

Dans ce pays, on ne laisse pas monter un passager juste parce qu’il promet au chauffeur de bus qu’une dame l’attend à destination et qu’elle paiera son billet, en sachant bien qu’aucune dame ne l’attend. Ce passager qui était tout sauf aveugle voyagea ainsi à travers tout le pays, visita Heimaey dans les îles Vestmann et fut tout étonné qu’on lui refuse l’accès à l’appareil lorsqu’il entreprit enfin de prendre l’avion pour découvrir sa destination. La perspective qu’une dame l’attendrait pour payer son billet fut insuffisante.

Tryggvi voulut savoir ce que j’en pensais et fut étonné de m’entendre dire que ça ne changeait pas grand-chose qu’un bus traverse le pays avec dix places libres plutôt que onze. Je fus à mon tour surpris par sa réaction, car je ne connaissais pas Tryggvi comme ça. Je ne compris mieux que lorsqu’il m’expliqua que le garçon en question avait alors neuf ans. Je n’aurais pas pu deviner que ce fraudeur que le chauffeur avait laissé monter n’avait que neuf ans, car à neuf ans, la plupart des enfants disent maman, ma tante, ma grand-mère ou ma sœur, mais jamais Kona, « une dame ». Les Islandais de neuf ans ne disent donc pas maman, tante, grand-mère ou sœur, ils disent « une dame ». Et à l’occasion, certains d’entre eux sont à cet âge déjà des Landshornaflakkari, des vagabonds.

Le pays où les alcooliques hommes et femmes, sur un banc devant la gare de l’Est, contribuent à la subsistance des nécessiteux, est un autre pays. Dans ce pays, les enfants disent maman, tante, grand-mère, sœur ou quelque chose comme ça si la panique leur a fait oublier leur carte de transport, ou simplement la vérité. Ce qui ne les aidera pas à arriver en classe pour y écrire ce devoir terrifiant qui représente leur dernière chance de passer dans la classe supérieure. Non, ça ne les aidera pas. Que le garçon ait été affolé par le devoir décisif au point d’oublier son abonnement, ou même qu’il soit un type réglo qui préfère demander au chauffeur s’il peut voyager pour cette fois sans abonnement plutôt que de risquer d’être appelé un fraudeur ; tout ça ne l’aidera pas. Et que le chauffeur attende, à moins de 50 cm de l’arrêt, que le feu passe du rouge à l’orange, puis au vert, ne l’aidera pas non plus ; pour lui, la porte reste fermée. On peut entendre ses coups suppliants sur la vitre, mais sa supplique reste sans réponse. Les chauffeurs de bus ont eux aussi le droit d’exercer l’autorité. Comme chacun dans ce pays.

Heureusement, non loin de la gare de l’Est, on trouve un « Bon Fournil» tenu par une boulangère. Les clients apprécient l’endroit, car la gérante prépare elle-même ses pâtisseries et propose des gâteaux russes ou des Apfelstrudel à la turque en plus des viennoiseries industrielles classiques comme les spirales au pavot, etc. Pour les travailleurs, il y a de la solianka maison, à des prix que les travailleurs peuvent payer. Sur la vitrine de la boulangerie, la gérante proposait des phrases visibles de loin. Je remarquai par exemple la phrase suivante alors que j’étais déjà installé dans le bus :

Même avec les pierres qui se dressent sur son chemin, on peut bâtir de belles choses

Le matin suivant, je demandai à la gérante, qui parle déjà bien allemand, qui était l’auteur de cette phrase. Elle me regarda d’un air étonné et me confia qu’il s’agissait d’une phrase de Goethe. Chaque week-end, elle inscrivait une phrase sur la vitrine, et l’effaçait le lundi lorsqu’elle faisait les carreaux. Mais la veille, elle était arrivée trop tard pour faire les carreaux.

Its-your-road_05.12.13-1024x768Par la suite, elle inscrivit toujours le nom de l’auteur sous la phrase, car elle avait compris que dans ce pays, on donne de la valeur au qui, et non au quoi. Et on vit donc se succéder, phrase après phrase :

Sois toi-même le changement que tu souhaites pour le monde

Semaine après semaine, toujours une phrase différente. Et le nom de l’auteur se trouvait toujours sous la phrase. Jusqu’à ce qu’un jour la vitrine s’orne d’une phrase sans auteur :

Sans l’amour
tout sacrifice est un fardeau
toute musique n’est que bruit
et toute danse une fatigue.

Elle attendit ma question pendant quatre jours, puis elle n’y tint plus. Tout en emballant mes gâteaux russes dans leur sachet, elle me demanda, comme ça en passant, si le nom de l’auteur de cette phrase ne m’intéressait pas. L’absence de nom était donc intentionnelle. Mais ce qu’elle ignorait, c’est qu’elle avait choisi la mauvaise phrase pour son stratagème, que je déjouai en lui répondant :

« Si, mais il y a longtemps que je connais son nom ».

Depuis, on ne trouve plus de nom sous les phrases. Comme le dit avec raison le philosophe Daniel-Pascal Zorn :

Celui qui croit aux philosophes n’a rien appris d’eux.

Wittgenstein-1024x768Et puisque tout don permet un don en retour, je rendis à la boulangère une phrase qu’elle nota et qui occupa ensuite la vitrine pendant toute une semaine. Sans donner de nom. Car que devrait-on penser d’un quoi qui a besoin d’un qui pour être un quoi ? Un quoi qui ne doit pas sa survie à lui-même, mais d’abord à un qui, à quoi bon sa survie ?

Le piquant de l’histoire : le Bon Fournil est situé juste en face d’une école. Les enfants fréquentent volontiers la boutique, ou bien ils lisent les phrases depuis l’arrêt d’en face, en attendant le bus qui les conduira à leurs devoirs. Les écoles de ce pays n’enseignent pas la philosophie. La philosophie vient donc jusqu’à l’école, mais ne souhaite pas y entrer. Elle se contente d’être devant la porte, pour ainsi dire dans la rue.

À la gare de l’Est de Munich, les nécessiteux apprécient la proximité des hommes et femmes charitables qui ont le banc pour lieu de travail. Les nécessiteux tirent toujours derrière eux un petit chariot à roulettes et trifouillent avec de longues tiges dans la poubelle à côté du banc pour voir s’il s’y trouve peut-être encore quelque trésor attendant d’être sauvé, sous la forme de bouteilles de bière vides que certaines machines permettent d’échanger contre quelques sous. Depuis que le gouvernement a introduit un programme social auquel il a donné le nom du DRH d’une grande entreprise, car ce dernier réunissait les qualités requises de déloyauté et de favoritisme, depuis lors, les nécessiteux récoltent les bouteilles consignées dans les poubelles. Et ils trouvent toujours ce qu’ils cherchent, ce pourquoi  ils y reviennent volontiers, chez les alcooliques. Les hommes et femmes charitables assis sur le banc ne voient rien de tout cela. Ils ont plus important à faire. Ils doivent philosopher.

Et le garçon de neuf ans avec ses dames ? Tout ce que je sais, c’est qu’il doit déjà approcher de la quarantaine, s’il est encore vivant, et qu’il peut lire aujourd’hui encore le récit de ses voyages. Dans les archives des journaux de Reykjavik. Sous le titre : Landshornaflakkari.

Comme le dit si bien le pêcheur Stefán Hörður Grímsson dans son poème Orsök :

« On devrait permettre à tout homme d’affirmer qu’il se connaît lui-même aussi absurde que cela puisse paraître mais dire qu’il connaît un autre homme est soit de l’impolitesse soit de la politesse comme le savent tous les hommes civilisés qui consomment leur nourriture à bon escient. »

C’était un pêcheur qui est un poète.

Traduction: Cyrille Flamant

deDie Bäckersfrau

ukThe baker